La dernière personne que t’as vue avant de mourir c’est moi.
Je suis arrivée dans cet hosto-mouroir où des vieux zombies déambulaient.
L’odeur est mieux que ce à quoi je m’attendais, c’est relativement propre, mais y’a
pas de personnel qui se précipite.
En entrant je vois une dame à quatre pattes qui lèche par terre, sa fille la suppliant
de se relever… J’entends quelqu’un crier « je veux sortir, laissez moi, nan ! »…
Un gros bonhomme chauve en slip pousse un déambulateur en souriant au vent…
Je demande à une infirmière qui fait des trucs en même temps qu’elle te répond, où
tu te trouves, « chambre 666 ». Je me dis «waw, porte de l’enfer, 666 the number
of the beast dit Iron Maiden », c’est un labyrinthe, la 666 est tout au fond d’un
couloir vide. Je frappe à la porte pas de réponse, j’entre. Je dis « oh pardon
Monsieur, je me suis trompée ».
Je retourne en arrière dans le labyrinthe je retrouve l’unique infirmière qui fait
toujours des trucs sur un écran à qui je redemande où t’es, que je me suis
certainement trompée. Ah ! elle me redit toute vénère « la 666 je viens de vous le
dire ». Ah ben merde je t’ai pas reconnu, faut dire que t’y mets pas du tien aussi,
t’es tout jaune, perfusé de partout, sans lunettes, et t’as un respirateur sur la face,
qui te donne un air de plongeur sous-marin.
Vu qu’en plus tu parles pas, bonjour la communication. J’y retourne, « pardon mon
vieux t’a vraiment une sale gueule. » Pas de réponse.
J’essaie un truc, je te dis, « bon ben quand je te cause, si c’est oui tu serres mes
doigts » Ah que je suis con t’es paralysé des avant-bras et des mains… on essaie
un autre truc ? « Si c’est non tu clignes des yeux ok ? » Là non plus rien du tout :
t’as la tête penchée sur le côté les yeux vides à demi-fermés, qui clignent pas…
Tu respires mécaniquement avec un masque à oxygène et un truc qui se gonfle sur ta poitrine quand tu expires, ça fait le bruit de Dark Vador.
Je t’ai apporté une compote et une crème au chocolat, tes amis m’ont dit que c’est
le seul petit plaisir qui te reste. T’as une perf de je me demande quoi, qui a l’air vide depuis un bail, je ne sais pas quoi faire, alors je te donne des nouvelles du quartier, du troquet où on se croisait souvent à l’apéro.
La télé diffuse en boucle, l’élection de Trump, l’inquiétude ukrainienne, la joie de
Nethaniaou, normalement ça devrait te faire plaisir vu que t’es de droite.
Aucune expression, je me demande même si t’es conscient, de ma présence de la
télé, de l’endroit où tu te trouves.
Tu me rappelles ce pauvre pigeon presque mort, qui ouvrait le bec péniblement en attendant la mort, et que j’avais achevé avec un gros sac de gravas sur la tronche.
Je te demande si, puisque t’as bien l’air d’être dans le cas de ce pigeon, tu préfères
pas que je te sorte de là, pour revenir mourir chez toi entre ton chien ton chat et ton
connard de mec royaliste, que t’aimes bien quand même.
C’est la télé qui me répond.
Je ne sais pas trop quoi faire, tout en continuant de bavasser des banalités, j’ouvre
la crème au chocolat, pour te faire téter un peu de mon doigt sous ton masque
respiratoire.
Tu sais même plus téter, pourtant quand on naît, c’est un truc inné, ça devrait pas
s’oublier.
C’est le moment que choisit l’infirmière -qui a lâché son écran-pour faire irruption
dans la chambre… je range mes doigts au chocolat, je fais semblant de « oh t’as
vu son masque était pas bien mis », je te remets bien en essuyant le barbouillage
au chocolat du mieux que je peux.
Je lui pose quelques questions qui ont bien l’air de la saouler, auxquelles elle
répond froidement sans une once d’empathie. Pendant ce temps elle te secoue
dans tous les sens pour te rasseoir bien en face de la télé.
« … non c’est pas de la morphine, c’est des antibios, non on le débranche pas, oui il
a fait une fausse route (avalé de traviole) la veille, non on lui donne rien à manger,
surtout pas, puis je viens lui changer le compte goutte vide… » pour obtenir ces
réponses, je suis obligée d’insister, je la fais super chier, je suis une vraie casse-couilles, ça se voit dans son regard réprobateur.
J’insiste « des antibios ? Mais là, il est en train de mourir non ? Il meurt ou pas ?
Ça n’a pas l’air génial ? Donc s’il meurt, je peux bien lui donner sa petite crème au
chocolat ? » « Non, c’est absolument interdit sinon il va mourir !!! »
???!!!??? et elle se barre pour aller secouer d’autres vieux inertes.
Je te rassieds confortablement, un peu moins assis, sinon ta scoliose va en prendre
un coup, et en te touchant je vois que tu transpires à mort.
Je vais chercher des petites serviettes mouillées et je te les passe sur la figure,
sous le masque, dans le cou, sur le tas d’os de ton torse.
Puis je te dis, « bon à lundi j’espère que ça ira mieux et qu’on pourra terminer cette petite crème au chocolat ».
J’essaie les lumières non c’est sinistre ou ça fait salle d’op’, je choisis d’éteindre
de toute façon, il fera bientôt nuit.
Je referme la porte des enfers.
Je me casse de ce sinistre endroit, il est 17h.
T’es mort à 5 h du mat, tout seul, dans le noir dans une chambre surchauffée avec
la gueule de Trump comme décor.
Je regrette de ne pas avoir eu le courage de te débrancher, je t’aurais donné toute
ta crème au chocolat à en crever, mais je t’aurais épargné 12 heures d’agonie.
Te voilà enfin libéré, mon vieux con de droite, j’espère.