Les yeux de Deshko

Il a les yeux transparents comme la mer quand tu vois les grains de sable au fond.
Deshko, c’est une serbe connu au faubourg saint Denis.
Il passait souvent au mouton blanc (un bar de légende), carrément bourré avec sa
casquette de marin, sa voix rocailleuse, en gesticulant et en braillant des insanités mi-serbes, mi-françaises.

Je l’appelais Capitaine (Haddock), quand il voulait un café je lui
faisais bien serré.
Arrivé en 70, il travaillait, comme pas mal de serbes, chez les fourreurs du Sentier.
Fourreurs juifs, on n’a pas le droit de le dire, mais factuellement, il se trouve que la plupart des fourreurs du sentier étaient ashkénazes, ce qui veut dire juif du Nord. Ils méprisaient pas mal les couturiers arabes (mais juifs) qui sont séfarades, ce qui veut dire juif du Sud.

Bref, la fourrure a coulé, -malheureusement pour les petites mains, heureusement pour les visons- beaucoup de « yougos » continuent de coudre dans des petits ateliers, et même dans des grandes maisons.
Deshko, lui, est resté un moment sans boulot et un peu à la rue. Mais voilà que les
services sociaux sont tombés sous le charme de ses yeux et lui ont trouvé un p’ti studio, une p’tite retraite. Il vient prendre des cafés en face de -feu le mouton blanc, là où bosse Kamel, et où je passe de temps en temps.


Alors, à chaque fois qu’on se rencontre il braille « Madame Kamel ! » (parmi les gens qui m’appellent comme ça, il est le seul à qui je ne dis pas que j’ai un vrai nom à moi), il vient me raconter un truc que j’écoute à peine.
Je nage dans le transparent de ses yeux et je cherche les grains de sable.

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