En ce moment vu qu’il fait pas mal chaud, je regarde les corps dénudés et leurs décorations. On ne peut pas vraiment faire d’estimation scientifique, mais à la louche on pourrait estimer que 75% des gens sont tatoués. Plus ou moins bien.
Parfois presque rien, des cerises derrière le bras, une clé de sol pour dire qu’on aime bien la musique, une clé de fa pour faire son malin, des trucs phrase autour du bras, le long des côtes en alphabet d’ailleurs, et souvent ça vaut mieux, ça évite de comprendre les trucs trop pourris. Parfois le corps est recouvert de dessins c’est trop on n’a pas le temps.
Il y a des modes, de motifs et de parties du corps à tatouer. Et ça permet d’identifier à quelle période, le tatoué s’est fait tatouer, à peu près jusqu’à ce qu’ils n’aient vraiment plus d’idées, et on inventera le vintage tatoo, les anciens motifs revisités. Par exemple, les vieux sont tatoués en bleu-gris, trait épais, des Johnny, des mort-aux-vaches en trois point-triangle, des « martine-je-t’aime » dans un cœur avec une flèche, des aigles… c’est daté.
Les années 80, la liberté les voyages moins chers, c’était des plumes, des montagnes, des oiseaux, des ôoom, un cheval au galop, un Géronimo sur les biceps le torse ou le dos.
Après dans les années 90, les années des voyages ethniques et tout, là on s’est mis à faire du tribal, du celtique, et des trucs en hindi pour faire genre, « j’ai lu la Baghavad-Gita » ou en chinois pour dire, « t’as vu ? je suis à langues’O ».
A la limite des années 2000 c’était le questionnement intérieur avec des phrases de bien-être bienveillantes « la vie est un voyage », « l’espoir n’est jamais mort » « devenir soi » … Les signes astrologiques et les kanji chinois ont fait leur apparition… Puis plus on perdait le sens de la vie, moins on avait de trucs intelligents à dire , alors on a commencé à s’inscrire en enluminures, ou en police ultra chiadée, quasi illisible, des paroles de chansons de groupe ricain, qui, même traduites ne veulent pas dire grand chose.
Plus tard, pour faire l’original, on s’est mis aussi à se tatouer les doigts, et le visage, vers 2010, et sur le torse les flancs et les bras, explosion des gros poissons et des fleurs colorées, chers aux yakuzas, avec plein de couleurs et à la fin on dirait que t’es une chemise. Bon là c’est un budget hein, c’est pas pour tout le monde.
Là en 2020, c’est fini l’espoir, crises de climat, de guerres, de virus, de boulot, de fric, et d’idées aussi. Chacun cherche un ancrage pertinent, l’arbre de vie, la fleur de lotus, un truc feng shui, un truc égyptien pharaonique, un phénix, re du tribal mais authentique, berbère, amérindien ou maori, la date des attentats en chiffre romain, (c’est pour ne pas oublier, parce que c’est le genre de truc qu’on peut oublier) ou bien un numéro, qui ne dit rien à personne en gothique, mais ça fait mystérieux.
On se tatoue partout les mollets -aïe-, les oreilles – aïe aïe-, le cou, le crâne -waaaaa- , les poignets, même les parties intimes (…) dont on est épargnés.
Et, en 2026 on va crever c’est sûr, de surchauffe, de guerres nucléaires, de faim, d’ennui… Et on ne sait même plus qui on est, à tel point qu’on est obligé d’insister beaucoup sur ce qui nous définit, en en faisant des tonnes… on perd le sens de tout, alors en ce moment c’est des traits fins genre arabesques, pour faire joli ou du grand n’importe quoi pour faire provoc : c’est ainsi qu’à une terrasse j’ai examiné pleine de perplexité, un tatoo succession de rectangles noirs à l’arrière d’un bras, un cadre photo vide sur l’omoplate, des yeux dans le cou, une fille avec « garçon » sur biceps, des fils entrelacés, une bobine de câbles…
Quand on se tatoue, j’imagine que ça fait sens -au moins pour soi- mais pour les autres, c’est pas évident. J’ai aussi assisté à des discussions ennuyeuses où on t’explique quand c’est mal fait, « alors tu vois, là c’est le prénom de ma fille » ; quand c’est moche « alors tu vois, et là c’est mon chien mort » ; quand c’est compliqué « alors tu vois, là c’est ma date de naissance » … « alors tu vois, là c’est une suite de rectangles noirs »…
Pour finir, je dirais qu’y a pas vraiment de sens, et c’est mon pote Fab’ qui a un fabuleux dragon sur sa main, qui le résume le mieux le tatouage, il appelle ça « une petite coquetterie ».