Dernière occasion pour les accusés de parler

C’était la dernière semaine pour eux de tenter de justifier, d’expliquer ce qu’ils ont fait ce fameux 13 novembre.

Alors, on peut rester au ras des pâquerettes et penser que tout ça, c’est un procès inutile, qu’on veut la loi du Tallion, dent pour dent, peine de mort, peine plancher (de Pécresse), à mort, tous coupables, sans distinction.

Au début, oui j’avais encore la rage, et le jugement un peu rapide, en plus, les 4 barbus que sont Abdeslam, Krayem Bakkali, et Ayari, m’inspiraient plutôt une image d’islamistes radicaux, dignes du GIA, pas très gentils avec les mécréants dont je fais partie, et pour lesquels je n’éprouvais aucune empathie.

Mais ça devient impossible de penser comme ça, quand on s’est farci 9 mois de procès, et qu’à chaque occasion d’écouter ces personnes, on a évolué dans nos jugements. Car, ils sont des humains et méritent qu’il existe un dialogue, une écoute, c’est bien ça, la justice à la française, ce que rappelle sans cesse Périès, le chef du procès. On est pas dans un pays de sauvages, et c’est encore ce qui caractérise l’héritage des lumières.

Laissons nous donc éclairer l’esprit, tant qu’on peut encore le faire ici. Le temps d’une grossesse, nous avons réussi à accoucher de la véracité presque totale des faits de ce 13 novembre, grâce aux enquêtes, aux témoignages, mais aussi, on doit le reconnaître, aux interventions des divers accusés.

D’aucun diront qu’ils dissimulent et qu’ils manipulent pour sauver leur peau. La vérité, c’est qu’il n’y a déjà plus grand chose à sauver, car tout le monde sort brisé de cette sale expérience, les victimes, comme les accusés. Certains ont déjà fait 7 ans à l’isolement, « ils l’ont bien cherché » diront les ignorants, il faut imaginer ce qu’est l’isolement carcéral, et les accusés savent que ce n’est pas fini. On peut donc, entendre ce qu’ils nous disent, puisqu’ils savent que c’est déjà perdu pour eux et qu’ils vont en prendre encore pour longtemps.

En 9 mois de procès, ceux qui l’ont vécu ensemble en sortent transformés. Au départ, j’avais une opinion tranchée, et les accusés pour la plupart refusaient de communiquer. La proximité physique, les regards échangés, les voir bouger, parler entre eux, les expressions, de lassitude, de désespoir, de colère, d’ennui, imaginer leur réintégration en cellule après 8 heures quotidiennes de procès, quand on sort au soleil libres, ça modifie l’opinion. Les émotions sont palpables ensemble dans la salle, elles ne le sont pas dans les articles froids, sans recul, sans angle.

C’était long, mais les échanges ont été productifs :

Ayari qui refusait de parler, a témoigné après avoir entendu une mère en deuil s’adresser aux accusés directement, et parler de son incompréhension face à des jeunes qui auraient pu être ses propres enfants.

Salah Abdeslam, qui refusait de parler aussi ou faisait des tirades provocatrices et inutiles, s’est mis à tout déballer ces trois derniers jours, et m’a touchée personnellement. Je le prenais pour un gros crétin méchant incapable de sentiments, j’ai découvert une personne faible sous l’emprise de son frère, manipulable et malheureux.

Abrini, comme Abdeslam a vraisemblablement refusé de se faire exploser également, cas de conscience, ou lueur d’intelligence, en tous cas, comme les autres il dit n’avoir tué personne.

Krayem qui ne veut rien dire, a été présenté par plusieurs témoins comme une personne réfléchie honnête et protectrice avec les siens.

Bakkali au final, semble être une personne intègre, victime également de tromperie.

Quant aux autres, ils ont l’air d’avoir été utilisés, floués. Pas de chance, les liens fraternels, d’amitié, et de copinages, ont pris le dessus sur la méfiance. (Ce qui semble incompréhensible pour la cour, qui vient d’une classe sociale dans laquelle on ne se rend pas service de cette façon là).

En fin de compte, au lieu d’une cellule ultra-organisée, c’était une mini secte avec Abaaoud en gourou local.

Dans les comptes rendus de journaux, on a des extraits, il manque des mots parfois essentiels, quand je cite les interventions, j’essaie de les restituer le plus fidèlement possible.

Ces jours-ci, Abdeslam a bien expliqué ce qu’il faisait et quelle était sa mission.

On a compris que trois jours avant les attentats, son frère l’a embarqué dans une réunion avec Abaaoud, qu’ils l’ont convaincu de participer à la surprise party du 13, en déposant les trois premiers kamikazes au stade de France, puis, qu’il devait se faire exploser dans un bar du 18ème vers Simplon. Il dit qu’il a renoncé à le faire, en voyant une jeunesse en joie tout autour de lui et qu’il a désamorcé son gilet.

Un avocat de partie civile fait un cirque répétitif (ça dure 12 mn) qui vise à démontrer que son gilet explosif analysé a montré qu’il était défaillant, et que c’est la raison pour laquelle il ne s’est pas fait exploser, et pas son empathie soudaine. Sa démonstration me semble bancale, puisque le gilet a été expertisé après qu’Abdeslam l’ait désamorcé. Bref sa longue intervention énergique ne sert pas à grand chose…

Ensuite Abdeslam continue, explique qu’il n’était pas très chaud au départ pour abandonner sa vie terrestre, (il devait se marier quelques mois plus tard), mais devant l’insistance d’Abaaoud et de son frère qu’il admirait, il a accepté. Il avait déjà loué les voitures des commandos à son nom pour ne pas décevoir son frère. Il ajoute que les cibles étaient vaguement repérées mais pas très préparées, qu’ils ont frappé là où il y avait du monde, au hasard. Il était très troublé et l’a fait à contre-cœur, qu’il dit.

Puis il dit une maladresse  » je suis content que certaines parties civiles en soient sorties plus fortes » en parlant d’une qui est devenue journaliste -pas moi ah zut- et d’une autre qui est devenue médecin. Là il y a dans la salle un mouvement de recul, mais au fond il n’a pas tort, même si on ne fera pas revenir les morts, et que des vies sont brisées pour l’éternité, certains ont su saisir l’opportunité pour changer de vie et mettre à profit dans des nouveaux projets, l’argent du dédommagement du fonds de garantie. D’accord, c’est pas politiquement correct et c’est surtout pas à lui de dire ça, mais les faits sont là.

Beaucoup d’entre nous trouvent que son avocate est très douée et qu’elle sait bien le faire parler à son avantage. Pour moi à ce moment là, il a l’air sincère, d’ailleurs il dit « je vous dis la vérité, je n’ai aucun intérêt à mentir je suis déjà condamné ».

Il a également parlé de la politique étrangère française, et dit que si la France s’était engagée auprès du peuple syrien au lieu d’envoyer des armes à Bachar, rien ne se serait déroulé comme ça. Ah ouais, c’est pas un idiot, hein…

Ensuite dans un silence de mort, il présente ses excuses à tous, aux parties civiles, à ceux qu’il a embarqués malgré eux, ses chauffeurs Amri et le jeune Attou, et son touchant « j’aurais du le protéger comme mon petit frère, je n’ai pas su ». Sa voix est beaucoup moins sûre que quand il nous avait sorti la profession de foi « Allah est unique et Mohamed est son prophète ». (le truc écrit comme un handicapé en arabe sur le drapeau de l’état islamique…sigh.).

Là, j’ai une impression mêlée de soulagement d’avoir pu reconstituer la chronologie presqu’en entier, une question demeure au sujet de Roissy et d’Abaaoud… Soulagée d’avoir entendu des humains et pas les monstres qu’on avait imaginés.

J’ai aussi une impression de gâchis immense…Je voudrais qu’on passe à autre chose, qu’ils puissent refaire leur vie, je ne leur souhaite pas vraiment plus de prison qu’ils en ont déjà fait. De toute façon, ils ne se sont pas fait exploser, ils le feront jamais.

Nous, la nôtre de vie ça fait déjà 7 ans qu’on avance comme on peut, mais on est libres c’est plus facile.

Impression d’inquiétude aussi : finalement c’était un peu bancal tout ça, on aurait pu vivre un truc encore pire si Abaaoud n’avait pas été arrêté, si les bombes avaient été plus puissantes, si les mecs armés étaient mieux renseignés, si tous les jihadistes étaient arrivés à bon port. Combien d’autres sont sur la listes des prétendants à la bombe humaine ? Ensuite, il se passera quoi ? Quelles politiques on met en place pour éviter l’engouement au djihad ?

Niko me dit « je crains qu’on ait pas attrapé le poisson entier ».

En effet, on a qu’un seul poisson pilote, le banc de requins va sortir bientôt du récif.

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